Corps absent, 2023

Halida Boughriet, « Corps absent »

Centre d’art le safran (Amiens)

https://www.amiens.fr/Vivre-a-Amiens/Culture-Patrimoine/Etablissements-culturels/Le-Safran/Le-Carre-Noir/Les-expositions/Corps-absent/Corps-absent

Photo : Les Absents du décor n°10 – Double existence (France/Algérie), 2022 – Halida Boughriet ADAGP © Halida Boughriet

 

Artworks :
1-Série Pandore. Bichromie au regard trompeur, 2014
2-Les Absents du décor n°9. Le Bijoutier afghan, 2020-2021
3-Série Pandore. Dîner des Anonymes, 2014
4-Série Pandore Jeunes hommes au ballon, 2014
5-Les absents du décor n° 10. Double existance (France/Algérie), 2022
6-Les Absents du décor n°1. Femme au paon bleu, 2018
6-Les absents du décor n°11 Hosties noires, 2023 (France / Sénégal) , 2023
8-Ce qui brûle, 2019 – Wood Engraving
9- Feuille d’or, 2022
6’3O I video HD I stéréo I couleur
Crédit photo : Eugénie Clément

 

La nouvelle exposition personnelle d’Halida Boughriet au Safran regroupe des œuvres photographiques de sa série « Les Absents du décor », initiée en 2018 et que l’artiste poursuit aujourd’hui ; les séries « Pandore » (2014) et « Ce qui brûle (2019) ; ainsi qu’une nouvelle vidéo Feuille d’or, (2022). Le titre, « Corps absent », que donne l’artiste à cette présentation synthétise toutes les problématiques que sont les siennes depuis maintenant plusieurs années : l’absence, l’oubli, la dénégation, les « trous noirs de l’Histoire » afin de redonner leur place à celles et ceux dont on prête peu (ou pas) attention. Entre Histoire et histoire politico-sociale contemporaine, Halida Boughriet s’intéresse à la présence et la représentation « en corps » dans le temps et l’espace de ces hommes et femmes laissés de côté, oubliés voire méprisés. Paradoxalité du titre de l’exposition par cette absence si présente qui s’impose au spectateur. En nous « donnant à voir » ses compositions, pour reprendre une terminologie souvent employée de nos jours dans le discours sur l’art contemporain, et dont la paternité du terme revient à Paul Éluard, la démarche d’Halida Boughriet s’inscrit plutôt ici dans la stimulation de l’imaginaire de celui qui regarde pour qu’adviennent des récits de ce qui n’est pas montré explicitement. Si dans la série « Les Absents du décor », notre perception première semble nous faire découvrir une composition digne du portrait de genre, notre regard insistant nous conduit vers une autre compréhension de l’œuvre grâce à la présence et la proximité d’éléments singuliers dans la photographie elle-même. Sans trop pouvoir se l’expliquer, quelque chose fait « clocherie » dans la composition, nous interpelle et fait travailler notre imaginaire. Femme au paon bleu (2018), Le Bijoutier afghan (2020), Double existence (France/Algérie), cette dernière, œuvre inédite réalisée pendant la résidence de l’artiste au Safran, en sont la pure expression. Est-ce la reconstitution soignée et documentée des intérieurs qui nous interroge ? La présence de personnages posant, regard face à l’objectif ? L’on pense aux period rooms chères à certains musées dans le but didactique de faire comprendre au visiteur le rapport de l’objet à son environnement et à son époque. Les « Absents du décor » de Boughriet imposent leur présence, leur corporalité pour témoigner et faire advenir leur corporéité par l’intermédiaire des objets et des décors qui ornent la composition. En s’appuyant sur l’archive, le document photographique, les témoignages et les récits transmis d’une génération à l’autre, l’artiste construit une trame pour constituer une narration autre dans une tentative d’exorciser le poids du passé et les traumas. Issue de cette série, Double existence (France/Algérie), nous montre deux hommes installés dans un bureau au mur couvert de drapeaux algériens. Au premier plan, l’on reconnaît le célèbre portrait de Tissier représentant l’émir Abdelkader, héros et grand combattant contre la colonisation française à la fin du XIXe siècle. Figure tutélaire de la lutte pour la souveraineté de l’Algérie, il apparaît comme  l’instigateur de la résistance algérienne face aux colons français. Abdelkader, premier de la lignée des résistants algériens, introduit ainsi par sa présence ses successeurs réunis sous l’égide du FLN et de l’ALN. Au mur, le récit de la lutte algérienne est suggéré avec des documents d’archive et des photographies montrant les principaux leaders du mouvement… Est visible aussi la page de garde du registre d’écrou de la prison de Fresnes dans lequel figure le nom de Mohamed Lebjaoui, responsable de la Fédération de France du FLN de 1956 à 1957. Ce document évoque tous les membres du FLN, du MNA et des Algériens arrêtés en région parisienne pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) qui furent incarcérés à Fresnes, prison-symbole de la résistance algérienne pendant la guerre d’Indépendance. Pendant son incarcération, Lebjaoui fait partie de ceux qui luttent pour que toutes les clauses du statut de prisonnier politique soient respectées. Les prisonniers incarcérés organisent des grèves de faim, interpellent le ministre de la Justice et les responsables de la prison pour le respect de la dignité humaine ce qui préfigurera par la suite les revendications de Mesrine souhaitant l’abolition des QHS (quartiers de haute sécurité).

La résistance aux colons français s’organisait jusqu’en métropole avec l’installation de la Fédération de France du FLN, considérée comme la 7ème wilaya, reprise de la découpe politique et militaire du territoire algérien par le FLN et l’ALN. La Fédération prélevait un impôt obligatoire auprès des travailleurs algériens en France pour se financer et possédait des bureaux clandestins sur tout le territoire français pour coaliser la résistance des Algériens afin d’obtenir l’indépendance. L’artiste reconstitue dans cette photographique l’un de ces bureaux clandestins installés autour d’Amiens. L’homme assis qui évoque la figure de Mohamed Lebjaoui est un immigré algérien venu en France avant l’Indépendance. Amiens et sa région ont accueilli après la signature des Accords d’Évian le 18 mars 1962 une très importante communauté d’Harkis. Ici, Boughriet nous rappelle le rapport toujours à vif entre l’Algérie et la France en mettant en exergue ce tragique passé commun dans cette « guerre sans nom » qui précède l’Indépendance. Ce passé continue de peser sur les générations actuelles et il en est de même pour les descendants des autres anciennes colonies françaises. Franco-algérienne, l’artiste est héritière de cette double-culture et tente dans son travail de renouer les liens identitaires distendus par les non-dits et l’oubli volontaire ou non.

Réalisée cette année lors de sa résidence au Safran, Hosties noires, de cette même série, rend hommage aux tirailleurs sénégalais ayant combattu aux côtés de la France. L’artiste a fait appel pour camper les personnages représentant les soldats de l’infanterie coloniale au jeune artiste sénégalais Ndiaye Abdou et à l’un de ses amis, Moussa. L’on reconnait leur appartenance au corps des tirailleurs sénégalais à la chéchia rouge dont ils sont coiffés et aux bretelles et ceinturon. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la région d’Amiens fut témoin des massacres commis par les nazis  sur les soldats africains. En 1940, une unité blindée de la Wehrmacht assassine 53 soldats africains du 25ème régiment de tirailleurs sénégalais tandis que des indigènes sont emprisonnés dans les Frontstalag de la région comme à Amiens, Compiègne ou Saint-Quentin. Tous les décors et instruments de la composition ont spécialement été réalisés en carton, le char blindé comme les armes et les bretelles. Symbole à la fois selon l’artiste de la mort (enterrement) et de la traversée (Afrique), du sable recouvre tout le sol et le papier peint bicolore au mur (rouge/bleu horizon) rappelle la couleur des uniformes à l’orée de la Grande Guerre. Les photographies accrochées que l’on entraperçoit proviennent des archives familiales d’un descendant de tirailleur. En réhabilitant ces « absents » par une iconographie percutante et la révélation d’une filiation (descendants de tirailleurs sénégalais vivant à Amiens), l’artiste corrige une page de l’Histoire en personnifiant les oubliés. Enrôlés de force par la France coloniale, ces soldats subsahéliens et nord-africains, furent ensuite lâchement abandonnés par la « mère patrie » alors qu’ils firent preuve d’engagement et de courage dans la lutte contre les nazis. À l’heure de débats toujours plus virulents et haineux des extrêmes droites sur l’identité nationale, rappelons-nous le sacrifice des soldats africains et nordafricains (hosties).

Avec la série « Pandore », l’artiste entrouvre une autre boîte de maux. Dans ces photographies qui reprennent des éléments de composition des peintures flamandes dans un espace intérieur clôt, les personnages s’inscrivent dans une nouvelle temporalité entre passé et avenir dont les enfants ou adolescents, personnages de la composition, ont la liberté ou non d’agir. Pandore, la boîte qui renfermait l’Attente, ou l’Espoir selon les interprétations, n’offre qu’une possibilité de quitte ou double. L’Homme décide-t-il véritablement de son destin ou le déterminisme s’impose-t-il ? La jeunesse des corps en présence porte en eux la force et l’espoir d’un changement bénéfique mais subsistent d’éternelles constantes entraperçues ici par des indices disséminés dans les compositions photographiques : violences sur le corps de l’Autre et sa surveillance (« Abattu » titre Le Parisien que tient en mains un enfant sur une photographie de la série ; présence d’une reproduction de La Ronde de nuit de Rembrandt, tableau monumental du maître néerlandais représentant une milice de mousquetaires), le sport comme seule alternative de divertissement pour les jeunes issus des périphéries parisiennes (le ballon de foot, de basket ou la raquette de tennis trônent de façon bien visible)… Et pourtant, le destin n’a pas encore basculé d’un côté ou de l’autre. Les enfants – adolescents semblent ici libres et déterminés à agir pour être maîtres de leur vie. Si l’artiste fait appel à des anonymes rencontrés dans ses circulations sur les territoires, elle s’intéresse aussi à restituer leur unicité.

Dans la série « Ce qui brûle », l’artiste réemploie des images trouvées sur internet ou dans les journaux représentant des scènes de violence (guerre, révolte, destruction, drames humains…), les transpose sur bois et les « redessine » à la gravure laser. Cette nouvelle incursion du feu/laser sur ces images de destructions causées par l’homme met en exergue la complexité du monde. Rien n’est définitif, tout évolue et nos actions humaines s’inscrivent dans la voie d’un destin sur lequel nous avons prise si l’on sait y prendre garde. Le feu, porteur de vie autant que de mort, doit être apprivoisé et maîtrisé, la violence ne conduit qu’au chaos.

Autre œuvre maîtresse de l’exposition, la vidéo Feuille d’or, présentée aussi pour la première fois au public. Dans ce plan séquence, l’artiste dévoile à la lueur de la flamme d’une allumette qui se consume une succession de photographies coloniales représentant des hommes embrigadés pour combattre aux côtés des colonisateurs et des femmes dont le colon pouvait disposer dans une conception orientaliste et raciste du corps de l’Autre. Boughriet récite des extraits de poèmes romantiques qui célèbrent l’essence voluptueuse de l’Orient et de ses femmes forcément dénudées, sexualisées et offertes. La flamme de l’allumette dévoile lentement les photographies comme dans l’exploration souterraine d’une caverne. La Sonate à Kreutzer de Beethoven (et dédiée au violoniste métis George Bridgetower) accompagne la vidéo qui se termine par le portrait du Chevalier Saint-Georges, violoniste virtuose né esclave mais qui fut également un acteur de premier plan lors de la Révolution française.

À l’heure d’une histoire de l’art revisitée dans une nouvelle approche décoloniale nécessaire, d’une remémoration du passé souvent volontairement tu, des problématiques des identités et de la représentation des corps oubliés permettent à Halida Boughriet de nous interroger et de porter un regard neuf vers ces lieux que l’on croyait périphériques mais qui sont au cœur de nos questionnements actuels.

 

Clotilde Scordia, Historienne et critique d’art

Mercredi 12 avril avril à 18h

Curiosités sur l’art – Conférence : Le montage photographique dans l’oeuvre de Halida Boughriet par Marine Schütz, maître de conférences à l’UPJV d’Amiens.

 

Orphanós, 2022 (Algérie)

Série Orphanós, 2022-2023 (Algérie)

©halidaboughriet ©adagp

Portraits des enfants migrants subsahariens d’Algérie.

 

 

 

« Algérie mon amour» –  Mémoire dans l’oubli à l’IMA (PARIS)
« Algérie mon amour » révèle toute la richesse de la production algérienne moderne et contemporaine, tant dans les arts visuels classiques que dans les nouveaux médias. Elle témoigne, à travers un choix d’œuvres représentatives, de la grande créativité de trois générations d’artistes, en dépit des tragédies de l’histoire.

L’exposition recouvre une large période, réunissant des artistes dont le plus ancien, le peintre non figuratif Louis Nallard, est né en 1918, et la benjamine, El Meya, artiste-peintre elle aussi, n’a pas trente-cinq ans.

MÉMOIRE DANS L’OUBLI, 2010 – 2011 ©halidaboughriet

Donation Claude et France Lemand 2018 / Musée de l’Institut du monde arabe

crédit photo : ©arts-in-the-city.com

Conférence en présence de l’artiste Halida Boughriet et d’Émilie Goudal, historienne de l’art, au sein de l’exposition
 « Algérie mon amour » :  Un art anti-orientaliste

Halida BOUGHRIET                                   (D’après Emilie Goudal)

De la vidéo à la performance, du podcast radiophonique à la photographie scénographiée, Halida Boughriet s’est engagée dans une œuvre au carrefour de préoccupations esthétique, sociale et politique, assemblant et construisant de nouvelles formes d’écriture en mouvement. En prise directe avec l’état du monde, l’artiste porte une attention particulière aux conflits qui le traversent et à leurs incidences, à l’échelle de la société ou de l’individu. Le corps est omniprésent dans ses œuvres.

Née en 1980 à Lens, diplomée de l’École des Beaux-arts de Paris – formation qu’elle consolide par une expérience new-yorkaise à la School of Visual Arts, section Cinéma -, Halida Boughriet est une artiste de citations, s’inscrivant dans une généalogie richement référencée de l’histoire de l’art occidentale. Elle en déconstruit et détourne la violence sociale et l’assignation visuelle, dans une action performative de (re)définition avec et contre l’image ; une démarche dont le pendant féminin de la série Mémoire dans l’oubli (2010-2011) est l’une des plus sensibles illustrations.

Halida Boughriet prête une attention particulière aux circulations géographiques et temporelles, mais aussi aux anonymes, modèles de tous âges, genres, origines sociales et géographiques, qu’elle invite à une « prise de parole » dans l’espace visuel. Au moyen de la photographie, sa recherche sur les corps peut prendre la forme de portraits (Orphelinat Sarajevo, 2007) ou de séries telles que Dream City (2008, dédiée aux espaces de jeux aménagés pour les enfants dans différentes villes du monde). Ses vidéos expérimentent souvent des dispositifs d’intervention qui viennent perturber une vie urbaine codifiée.

Cette interaction et diffraction entre les lieux de représentation et les corps (tous deux) habités est perceptible dès les premières pièces de l’artiste, avec les portraits d’une jeunesse « militarisée » de Child in America (2005) ou les Murmures (2009), clameurs étouffées des citadins dans le grouillement new-yorkais. Les codes de la représentation visuelle sont retournés, pour faire place aux voix, aux murmures de la ville. Une relation de distance et de proximité du corps au temps et à « soi-même comme un autre » (Ricoeur), palpable dans sa vidéo Corps de masse (2013-2014), où différentes générations de Dyonisiens investissent les espaces compressés des salles du musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, avant que, des chairs emboîtées, ne se détache un être hybride, qui éclot dans une atmosphère caravagesque.

Les œuvres de Halida Boughriet font partie de la collection du Centre Georges Pompidou, du MAC/VAL (Vitry-sur-Seine), du MAMA (Alger) et du Musée de l’IMA.

Les artistes exposés

  • Mohamed AKSOUH 1934
  • Mohand AMARA 1952
  • BAYA 1931-1998
  • Souhila BEL BAHAR 1934
  • Abdallah BENANTEUR 1931-2017
  • Mahjoub BEN BELLA 1946-2020
  • Zoulikha BOUABDELLAH 1977
  • Halida BOUGHRIET 1980
  • EL MEYA (Benchikh El Fegoun) 1988
  • Abdelkader GUERMAZ 1919-1996
  • M’hamed ISSIAKHEM 1928-1985
  • Mohammed KHADDA 1930-1991
  • Rachid KORAICHI 1947
  • Denis MARTINEZ 1941
  • Choukri MESLI 1931-2017
  • Abderrahmane OULD MOHAND 1960
  • Louis NALLARD 1918-2016
  • Kamel YAHIAOUI 1966